Céline White
Artiste
Le (grand) Cycle des transformations
Pourquoi l’on vit, pourquoi l’on
meurt? Voilà une double question qui, de toute évidence,
ne pourra jamais se résumer à une seule réponse,
suscitant plutôt des myriades d’hypothèses
et de vérités, petites et grandes. En fait, peut-être
bien qu’il y a autant de réponses qu’il existe
d’êtres vivants sur cette terre humains, animaux,
végétaux comme minéraux sont- ils tous égaux
face à la vie, face à la mort? Ils le sont en tout
cas sur un point: tous se transforment; rien ne se perd, rien
ne se crée. On croirait entendre Antoine Laurent de Lavoisier
(1743-1794), célèbre chimiste français,
le père de la chimie dit-on (guillotiné sous l’ordre
du tribunal populaire de la Révolution française
en 1794), ou encore un écho du I Jing (Yi Ching), le grand
livre des transformations d’origine chinoise proche de
la philosophie bouddhiste. Rien ne se perd, rien ne se crée
voilà ce qui semble résumer le mieux l’oeuvre
de Céline White, artiste multidisciplinaire dont le propos
artistique est étroitement lié à la nature
dans toutes ses réalités et pour qui la transformation
et la pérennité de la vie ne constituent pas une
théorie, mais une réalité. Il suffit d’observer
la vie autour de soi. Il suffit peut-être aussi d’éviter
de tomber dans les pièges de la pensée romantique. « Les
animaux, les végétaux, les insectes et les gens
meurent et deviennent des sédiments. Puis, de cycle en
cycle, d’une transformation à une autre, ils se
changent en parcelles de la masse de phosphate terrestre, contribuant
ainsi par leur richesse à l’éclosion d’une
fleur qu’un enfant respirera un matin de juillet... Cette
fleur sera butinée, son pollen partira au vent et, en
fin de cycle, elle se changera en terreau pour contribuer à nouveau à la
vie... On peut revenir des milliers et même des millions
d’années en arrière, on conserve et l’on
conservera toujours des traces des vies les plus lointaines par
des fragments de la pensée de ceux et celles qui nous
ont précédés. Tout, la moindre parcelle
de pensée ou de vie physique, laisse une trace. Nous portons
en nous notre éternité, la somme de toutes les
choses. » Voilà comment Céline White explique
la direction de son propos, la première assise de son
oeuvre. Voilà, en essence, ce qui pousse cette artiste
singulière à scruter la matière pour en
faire jaillir des tableaux, des dessins et des sculptures qui,
au-delà de l’image, mais aussi avec la précieuse
complicité de celle-ci, communiquent depuis déjà plus
de vingt ans la richesse de ses observations et de ses réflexions
sur la vie dans de fabuleuses et inestimables danses métaphoriques.
Comment tout cela se traduit-il concrètement dans son
art ? De différentes manières, et ce dans tous
les sens du terme. En effet, Céline White ne pourrait
s’exprimer et étoffer ses réflexions par
l’entremise d’un seul médium. Sa peinture,
sa sculpture et son dessin sont autant d’outils par lesquels
elle exprime ses préoccupations artistiques comme humaines...
Stylistiquement parlant, l’artiste a également recours à plusieurs
façons de rendre le réel et tout ce qui le porte,
visible comme invisible.
Par exemple, elle peint des tableaux de facture
académique aux accents surréalistes, comme c’est
le cas dans Variation pour cordes et percussions et La cité des échassiers,
ce dernier se démarquant cependant par la complexité de
la composition. Dans un cas comme dans l’autre, elle offre
un spectacle pictural pleinement maîtrisé dont la
symbolique apparente induira chez le regardeur l’exploration
d’une foule d’hypothèses, lui procurant des
heures de réflexion, un processus dont l’issue sera
différente selon le regard. Néanmoins, l’artiste
a aussi sa vision propre... « J’ai peint La cité des échassiers
alors que mon père était à l’hôpital,
entre la vie et la mort. Je pensais à lui à chaque
instant. Dans cette toile, la vie et la mort se côtoient.
Je n’en voyais rien à ce moment-là. Des gens
me l’ont fait remarquer: les oeufs, le brin de blé cassé,
la grenouille qui se fera peut-être dévorer... La
toile exprime l’attente, un entre-deux ; le temps est suspendu.
J’attendais une réponse : la vie ou la mort.
L’artiste produit également des tableaux
aux accents classiques, qui sont toutefois beaucoup plus épurés. À titre
d’exemple, sa série Les dormeurs ne présente
que des têtes, avec le torse, installées dans des
positions de dormeurs. Souvent de petit format, ces tableaux constituent
autant d’odes à la vie comme à la mort. En
fait, pour Céline White, il n’existe que la vie...
Elle supplante tout! En réalité, il faut savoir que
tout dans son oeuvre se fait écho, tout se correspond chaque
approche, chaque médium se nourrit des autres. Ainsi, ses
dormeurs donneront vie à des sculptures, Dormeuse au jardin,
des bas-reliefs inspirés, réalisés avec finesse,
délicatesse et une grande subtilité formelle. Ces
mêmes sculptures puisent — ou leur servent de puits — dans
des dessins filiformes réalisés d’une seule
ligne continue, blanche sur fond noir. « Ils sont partout
(mes dessins), sous les motifs de mes toiles et de mes sculptures.
Ils peuvent aussi vivre seuls ; ils sont autonomes... Ces dessins
trouvent leur origine dans le calme, la paix de l’esprit,
un fort sentiment d’appartenance à tout ce qui m’entoure, à tout
ce que je vis. Lentement ou vivement, les lignes surgissent sur
le papier en traçant ce qui doit être... » Ces
dessins sont absolument fondamentaux. Bien qu’ils soient
peut-être moins séduisants pour l’amateur, le
connaisseur saura retrouver en eux l’essence de l’oeuvre
et du propos de Céline White. L’artiste, et c’est
là un trait essentiel de sa personnalité et de sa
démarche, est une irréductible de la qualité et
de la satisfaction. Sans relâche elle scrutera, documentera,
analysera, réalisera et détruira pour ensuite refaire,
reconstruire, jusqu’à sa pleine satisfaction. Ce souci
d’authenticité vient étoffer encore un talent
et une réflexion déjà hors du commun.
Robert Bernier
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